Les dernières bergères Wakhi

par Camille Delbos

Nichée dans les montagnes du Karakorum au Nord du Pakistan, la minorité Wakhi qui réside là est fière de cette tradition unique où les femmes sont à l’honneur.

Shimshal est un village profondément enclavé dans une vallée éloignée du nord du Pakistan, sans connexion facile à d’autres vallées autre que par des sentiers de montagne. Jusqu’à la connexion relativement nouvelle à la KKH (la route du Karakorum), les Shimshalis étaient vivaient plutôt en autosuffisance et les produits du pâturage d’altitude constituaient la principale source d’approvisionnements alimentaires de Shimshal à la fois pour la consommation et la vente. Encore aujourd’hui, c’est une source importante de subsistance.

 

Chaque année, au printemps, le village vit au rythme de kuch, autrement dit la transhumance d’une partie des villageois vers les prairies d’altitude. Au pied des montagnes de 6000 mètres se dresse un plateau, le pamir, le pré de haute altitude de Shimshal où se situe les lacs sur la ligne de séparation des eaux d’Asie Centrale .

“Je me suis assis un long moment sur la crête du col, pris dans la magie de la vue. Au-dessous du col de l’autre côté se trouvait un grand lac bleu, de 2,6km carré de surface ou même davantage. A côté, résidait une vaste plaine connue comme Maidan Abdullah Khan “. Eric Shipton 

Explorateur, Blank on the map — 1938

Haut : La prairie Abdullah Khan, le pamir du plateau de Shimshal dans les montagnes du Karakorum.

Haut : Deux villageois marchant vers le haut croisent un berger et ses ânes qui reviennent d’approvisionner le hameau d’alpage de produit de base (farine, lentilles, ..)

Au printemps, une poignée de femmes guident plusieurs milliers de yaks, de moutons et de chèvres et créent un hameau éphémère à plus de 4600 mètres d’altitude.

5 mois loin du confort le plus sommaire, isolés à 3 jours de marche du plus proche village.

“La communauté de Shimshal est remarquable pour son isolement et son indépendance du soutien du monde extérieur. Depuis n’importe quelle direction, leur pays est difficile à accéder.”

Eric Shipton 

Explorateur, Blank on the map — 1938

Haut : Le chemin de transhumance serpente sur des chemins surpendus et à flanc de de canyon

Haut : Dans les conditions météorologiques difficiles, soumises aux caprices du soleil, du vent et de la neige, les bergères s’occupent de plus d’un millier de moutons, de chèvres et de yaks.

Dans un décor de bout du monde, les journées monotones s’enchaînent, rythmées par la conduite en pâture, la traite et la fabrication fastidieuse du fromage traditionnel et du beurre de yak.
“Ils cultivent de l’orge, du blé et des pois, en tirent de la farine, qui, avec du fromage, du beurre et du caillé est leur nourriture de base”. Eric Shipton 

Explorateur, Blank on the map — 1938

Haut : Inayat verse le lait de la traite pour le faire bouillir et réduire durant plus de 12 heures. Le foyer est alimenté de bouses de yak séchées car il n’y a pas de bois à cette altitude.

Ce territoire de femmes n’est synonyme que de rudesse. Dans des conditions climatiques peu clémentes, soumis aux caprices du soleil, du vent et de la neige, les bergères gèrent plus d’un millier de bétail ; moutons, chèvres, et yaks. De tous âges, seules ou avec leurs jeunes enfants, les femmes travaillent sans relâche dans cet environnement inhospitalier.

“Les enfants travaillaient longtemps après la tombée de la nuit, réglaient les disputes et prétaient attention aux complaintes du mouton.”

Eric Shipton 

Explorer, Blank on the map — 1938

Gauche : Une bergère Wakhi dans sa hutte avec son enfant | Droite : Bergère s’apprêtant à aller à la traite. Le mode de vie pour ces femmes est synonyme de rudesse. Le seau et chaussures témoignent d’un monde moderne non lointain, mais peu accessible.

Haut : Une bergère trait son bétail.

Ici, il n’y a presque pas de distraction. Rendre visite aux autres bergères, discuter et une fois par saison, Woolio, festival basé sur des croyances locales qui met les yaks à l’honneur, les animaux emblématiques du Pamir.

Haut : Les jeunes de Shimshal sont venus uniquement pour Woolio, en fin de la célébration ils rentrent au hameau d’été en chevauchant les yaks

Au cours de Woolio, cet encas local appelé chamurk est préparé à partir de petits morceaux de galette de blé mélangé au beurre de yak. La coutume est de boire du thé au lait salé à la pierre-de-sel pour se réchauffer. Plus récemment, le sucre raffiné a tendance à remplacer le sel.
“Ils n’ont pas de thé, de sucre ou de tabac, et ils ne cultivent pas beaucoup de légumes. Ils tissent eux-même tout ce qui est nécessaire aux vêtements. “ Eric Shipton 

Explorateur, Blank on the map — 1938

Haut : Chamurk, un plat local et du thé au lait salé à la pierre de sel est partagé pour Woolio

Les quelques villageois se rassemblent pour Woolio. Le temps menaçant n’empêche pas les hommes et les femmes de chanter et de danser.

Au cours de l’été 2016, seules dix-sept cabanes sur quarante étaient occupées. Cette désertion progressive est le résultat du désir de poursuivre une éducation, du vieillissement des bergères et du peu de remplacements.

Gauche : Villageois chantant et dansant durant Woolio | Droite : Désertion du hameau d’alpage

Les bergères, âgées de 20 à 65 ans, ignorent si la saison prochaine elles seront à nouveau là. Inayat Bakht, 21 ans, doute « Si je me marie d’ici là, je ne suis pas certaine de revenir. Beaucoup d’hommes vivent à l’extérieur de la vallée ».

Quant à Nar Begim, 65 ans, elle soupire l’air absente …

« Certaines de mes amies n’ont plus la santé pour venir, d’autres ne sont juste plus là. Quant à moi, Dieu seul sait! ? »

Haut : Pok Doman (à gauche) et Nar Begum sont parmi les plus anciennes bergères de la région.

Malgré les conditions météorologiques, chaque jour, les moutons et les chèvres sont traités dans le même enclot. Les bergères doivent travailler rapidement avant que la nuit tombe et que le froid arrive.
“Les énormes enclos étaient remplis jusqu’à déborder de moutons et de chèvres. Nous avons observé de très jeunes enfants qui guidaient avec des compétences extraordinaires le rassemblement d’énormes troupeaux.” Eric Shipton 

Explorateur, Blank on the map — 1938

Haut : Heure de traite. Une bergère cherche ses bêtes parmi les autres. Seule une minuscule ficelle de couleur percée dans l’oreille de l’animal permet de les différencier.

Ce fromage séché au soleil, qurut, représente la manière locale de mettre le lait abondant à bon usage. Avec la vente de bétail, il offre une source supplémentaire de revenus.

Gauche : Inayat sèche une pâte épaisse faite de lait bouilli sur le toit de sa hutte | Droite : Qurut frais et Qurut séché au soleil

La vallée de Shimshal a pu être reliée à la Karakorum Highway (axe routier entre la Chine et le Pakistan) par une piste carrossable au début des années 2000 seulement, après quelques 18 années de travaux, facilitant l’accès aux grandes villes du pays, et à l’éducation supérieure. L’attrait des Wakhis pour l’instruction conduit à la fuite des jeunes – filles et garçons – vers les villes, d’abord pour les études, puis l’emploi.

Haut : Avant de redescendre, les jeunes hommes montés pour Woolio jouent au cricket sur un terrain improvisé à 4500 mètres au-dessus du niveau de la mer.

L’austérité de la vie de transhumance est en soi peu incitative, et finit de décourager les plus jeunes générations, qui lui préfère le confort des salles de classe, et la reconnaissance sociale d’une future vie de bureau. Mais surtout, par l’éducation, ils aspirent à apporter des changements positifs à leurs communautés.

Haut : Les bergères et quelques hommes assis en dehors de la Jamaat Khana, lieu de rassemblement et de prière.

Face à ces mutations, la fin de ce pastoralisme féminin singulier semble inéluctable. Conscientes de vivre les dernières belles années de cette tradition, les bergères du Pamir résistent, dépositaires d’un métier et de savoirs faire ancestraux.

En raison de la haute altitude, la vallée enclavée, les hivers rigoureux, le changement climatique ne sont pas sans effet sur la population. Les avalanches et dommages sur la seule piste d’accès sont réguliers.

ABOVE: Vue depuis un col à 5300m dans les montagnes de Karakoram.

Les Wakhi sont une ethnie de ± 25 000 personnes présentes autour du corridor Wakhan dans le nord-est de l’Afghanistan, dans le district de Chitral et Gojal dans le nord du Pakistan, dans la vallée du Wakhan dans le sud-est du Tadjikistan et du Xinjiang dans le nord-ouest de la Chine.

L’infatigable voyageur, Eric Shipton, a visité toutes les montagnes du monde et est devenu un spécialiste de l’Himalaya et de l’Asie centrale. Nous avons emprunté quelques extraits de ses mémoires d’expédition de 1937 dans les montagnes de Karakorum, “Blank on the Map” pour compléter ce que nous avons vécu. À l’époque, la région n’avait pas été topographiée, c’était, littéralement … un vide sur la carte.

Ecrit par Esra Tat • Photos par Camille Delbos

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